Parution : 8 décembre 2013
La désobéissance citoyenne – Les expériences dans les pays du Sud
Francine Mestrum (Global Social Justice)

La désobéissance citoyenne – Les expériences dans les pays du Sud
Francine Mestrum
(Global Social Justice)

Ce début du 21ème siècle nous offre un panorama très dense d’actions collectives, de rébellions, de protestations, de manifestations, voire de révolutions. Il suffit de se référer au Brésil, à la Turquie, à l’Egypte, sans oublier la Tunisie, l’Inde, la Birmanie, la Thaïlande, le Chili … et bien entendu aux actions dans les pays du Nord, de l’Espagne à la Grèce, de la Bulgarie au Canada, via Israël, la Bosnie, la France et les Etats-Unis.
Sans doute est-il la première fois dans l’histoire que tant de manifestations s’organisent quasiment en simultané. Pourtant elles sont toutes différentes, de gauche et de droite, contre l’Etat ou en faveur de l’Etat, revendiquant un changement systémique ou des valeurs éthiques. Il n’est pas facile de trouver un cadre analytique unique pour tous ces événements. Provisoirement, les questions devront rester plus importantes que les explications toutes faites. Dès lors, cette contribution devra se limiter à quelques tentatives d’interprétation liminaires.
Des mouvements d’émancipation
Placés dans le contexte de l’histoire contemporaine, ces mouvements de masse ont sans doute commencé en mai ’68. Les manifestations en Europe occidentale, aux Etats-Unis et au Mexique ont marqué le début d’une revendication d’émancipation, d’une demande de démocratie et de liberté individuelle. A l’époque, il est vrai, les caractéristiques communes étaient plus faciles à voir, même si, dans chaque ville, ce furent des revendications plus spécifiques et divergentes qui mirent le feu au poudre.
Des mouvements nettement plus ‘alter-globalistes’ avant-la-lettre commencèrent dès la fin des années ‘80 avec des manifestations contre les organisations internationales telles la Banque mondiale et le Fonds Monétaire International ou le G8. Ces mouvements prirent de l’ampleur et débouchèrent en 1999 au ‘battle of Seattle’ (la bataille de Seattle) contre l’Organisation Mondiale du Commerce. Entretemps avaient eu lieu les révolutions ‘de velours’ et d’autres fleurs et couleurs en Europe centrale et de l’Est. Certes, aucune comparaison n’est possible entre l’effondrement du mur de Berlin et la faillite du socialisme d’Etat, d’une part, et les protestations de plus en plus massives contre la mondialisation néolibérale, d’autre part. Mais des deux côtés, les événements témoignaient d’une prise de parole des peuples contre leurs élites. Des deux côtés, c’étaient sans aucun doute des mouvements d’émancipation.
Avec l’avènement des Forums Sociaux Mondiaux en 2001, puis des forums européens et nationaux, les différents mouvements véritablement ‘alter-globalistes’ s’organisèrent en grands réseaux et introduisirent quelques-uns des principes qui caractérisent encore aujourd’hui les nouveaux mouvements des ‘occupy’ et des ‘indignados’. Il s’agit notamment du refus des hiérarchies et de l’horizontalité. La question qui se pose aujourd’hui, au moment où la formule des forums sociaux stagne ou échoue, est celle de savoir si ces principes restent valables ou s’ils ont été appliqués de façon erronée.
Des luttes locales ou mondiales ?
S’il est vrai que les mouvements d’aujourd’hui sont nettement plus concentrés sur des revendications au niveau local ou national, il me semble que néanmoins ils s’inspirent des exemples du mouvement alter-globaliste.
Ainsi, il me semble évident que les activités du Forum Social Maghrébin en Tunisie et au Maroc, ont joué un grand rôle dans la révolution ‘de jasmin’ en Tunisie. Ce que ces forums sociaux ont mis en route est une prise de conscience des problèmes et des possibilités réelles des citoyens de prendre en main leur destin. Ce sont ces idées qui se propagent et commencent à gagner les esprits, à être intériorisés, jusqu’au moment où quelque chose se passe qui met le feu au poudre. Ce qu’ont fait les Forums Sociaux Maghrébins, c’est aider à la mise en place de ‘discours dissimulés’ - selon la formule de James Scott - qui ne demandent qu’à être réveillés et concrétisés le moment venu.
De même, les Zapatistes du Chiapas au Mexique se sont révoltés dans un contexte local, mais en utilisant un discours mondial de citoyenneté, de participation et de droits humains. A leur tour, ils ont inspiré d’autres mouvements à découvrir le potentiel des discours dominants pour défendre les droits des dominés.
Force est de constater, dès lors, que le mouvement alter-globaliste n’a pas réussi à promouvoir l’émergence d’un mouvement mondial, mais que, par contre, il a inspiré les peuples à réagir dans leur contexte national et local. Ce qu’il a réussi à promouvoir, est la prise de parole des citoyens pour revendiquer leurs besoins immédiats en se référant, consciemment et inconsciemment, à des valeurs universelles et à des discours alternatifs développés au niveau mondial.
Les caractéristiques des luttes contemporaines
Cependant, la grande hétérogénéité des luttes d’aujourd’hui rend difficile leur interprétation.
Certes, le mouvement né au Brésil contre la hausse des tarifs des transports en commun, tout comme le mouvement turc contre la destruction d’un parc à Istanbul, peuvent être classés comme une revendication du ‘droit à la ville’. La lutte des paysans en Inde, tout comme les actions contre la construction d’un aéroport en France, sont une revendication du droit à la terre. D’autres thèmes récurrents dans les actions sont la corruption (Inde, Bulgarie), les services publics (l’éducation au Chili et la santé en Bosnie, contre l’extractivisme (gaz de schiste au Canada et mines d’or au Pérou), contre les grands travaux d’infrastructures et pour la préservation de l’environnement (Belo Monte au Brésil ou TGV Lyon-Turin), contre l’austérité et les inégalités (‘indignados’ en Espagne et ‘occupy’ aux Etats-Unis), pour la modernité (les libertés individuelles des femmes en Inde) et contre la modernité (contre les projets de développement en Amérique latine)…
A première vue, il n’y a que deux caractéristiques réellement communes à toutes ces manifestations.
D’abord, elles sont largement portées par les jeunes. Si les Forums sociaux ont toujours été des événements à la marge de la gérontocratie, ces nouvelles mobilisations sont le fait des jeunes générations qui essaient de promouvoir une nouvelle culture politique.
Deuxièmement, ces jeunes témoignent de leur insatisfaction du fonctionnement du système politique. Même s’il y a au sein des mouvements de grandes différences à l’égard des Etats et du pouvoir, les ‘Qué se vayan todos’ et les ‘no nos representan’ (qu’ils s’en aillent tous, il ne nous représentent pas), expriment une méfiance à l’égard du monde politique et des élites. Les partis politiques sont absents des luttes et celles-ci n’ont pas de leadership politique. On serait tenté d’en conclure qu’il s’agit bel et bien d’un conflit de classe, d’un peuple qui s’oppose à ses élites, y compris celles de gauche. Cette explication ne s’écarte sans doute pas trop de la réalité, mais elle ne suffit pas.
Des leçons à apprendre
S’il est possible de détecter dans les mouvements sociaux contemporains des éléments d’un conflit de classe, il est en même temps important de signaler que ce n’est pas toujours le cas (voir le mouvement contre le ‘mariage pour tous’ en France) et que même pour la gauche, ils comprennent des leçons importantes.
D’abord, ce ne sont pas les travailleurs qui protestent ou qui sont à l’origine des mouvements. Il ne s’agit donc pas d’un conflit entre ‘le travail’ et ‘le capital’ même si la justice sociale reste primordiale. Il s’agit plutôt, dans bien des cas, d’une revendication de participation, de protestation contre des décisions qui vont à l’encontre des intérêts de la majorité (les ’99 %’contre le ‘1 %’). Même dans le cas des mouvements contre les politique d’austérité (indignados, occupy…) dans le Nord, c’est l’ensemble des couches populaires et des classes moyennes qui revendiquent leur ‘dignité’, l’accès au logement, des services publics, du travail. Dans l’ensemble, les revendications liées au marché du travail sont minoritaires, même si elles s’inscrivent dans le contexte de la justice sociale.
Deuxièmement, ce ne sont même pas ‘les pauvres’ qui manifestent, mais plutôt les classes moyennes. Celles-ci, méconnues par la gauche mais durement touchées par la crise économique, sont toujours parmi les premières à revendiquer leur dû. Cela veut dire que les classes moyennes existent bel et bien. Elles sont à l’origine des rébellions, non pas à une époque où tout va mal, mais, comme c’était le cas au Brésil et en Turquie, à un moment où les pays vont bien, où il y a de la croissance et où émerge, de ce fait, une revendication de participation aux richesses créées.
Troisièmement, la plupart des mouvements de masse n’ont pas d’agenda très clair, ou ont un agenda trop limité. Renverser le pouvoir, comme en Tunisie ou en Egypte, peut réussir, mais faute d’agenda ou d’alternative, ces révolutions sont faciles à récupérer, ce qui s’est par ailleurs passé. Certes, le ‘printemps arabe’ n’est pas terminé, les processus révolutionnaires sont en cours, mais leur issue est incertaine, faute – entre autres – d‘alternatives concrètes.
Quatrièmement, les jeunes qui expérimentent aujourd’hui avec de nouvelles formes d’organisation ou de non organisation ignorent les risques que ‘l’horizontalité’ implique. En effet, comme il a été constaté au sein des Forums Sociaux Mondiaux, celle-ci sert trop souvent à masquer les relations de pouvoir qui existent inévitablement. De même, le refus de la représentativité mène à un refus de construire un ‘nous’, une identité collective dans l’action. Or, les individus atomisés peuvent-ils être sujets de l’histoire ?
Conclusion
L’hétérogénéité des mouvements citoyens partout dans le monde est très grande. Néanmoins, il est possible de voir quelques caractéristiques communes : la prédominance des jeunes, une insatisfaction généralisée avec les politiques des élites, un manque d’alternatives concrètes.
Ces mouvements peuvent être réprimés, ils peuvent réussir ou ils peuvent tout simplement disparaître. Les existences éphémères sont d’autant plus fréquents que les mouvements refusent les structures, les leaders et la formulation d’un agenda plus ou moins claire.
Cette hétérogénéité nous indique aussi qu’il ne s’agit plus de revendications purement matérielles. Comme le dit Leonardo Boff, le théologien brésilien, il y a une faim de paix et une faim de beauté. Nous dirions : on revendique du pain et des roses. Il y a des besoins matériels et immatériels qui ne s’excluent pas mutuellement.
Les politiques néolibérales de marchandisation ne réussissent pas à tenir leurs promesses et ne sont plus acceptées. Le ‘TINA’ (There is no alternative) est réfuté, sans qu’on formule des alternatives. Ce qui veut dire qu’on refuse la thèse principale d’une idéologie, tout en étant imprégné de cette idéologie…
Il est difficile d’interpréter correctement ces différents mouvements aujourd’hui. Ils sont trop récents et se déroulent devant nos yeux. Il faudra du temps pour mieux en connaître l’impact et les conséquences. Mais ce qui est sûr c’est qu’ils font renaître l’espoir et qu’ils ne sont jamais en vain. Immanuel Wallerstein nous dit que ‘all uprisings leave a legacy’, ils s’installent dans la mémoire collective et même s’ils n’ont pas de succès immédiat, ils pourront ré-émerger un jour quand les circonstances seront meilleures. Jamais, les peuples ne renonceront à l’espérance, à la justice et à l’utopie. Aujourd’hui, autant que hier et autant que demain, la justice sociale s’impose.
Le néolibéralisme, comme chaque discours dominant, doit comprendre des promesses afin de se faire accepter. C’est au moment où les peuples constatent que les promesses ne sont pas tenues, qu’ils peuvent s’en servir pour réfuter l’idéologie qu’elles sous-tendent. La résistance, qui est au cœur de la démocratie, permet de sauver celle-ci de ses usurpateurs. L’espoir est justifié.

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