Parution : 2 janvier 2014
La châtaigneraie cévénole à l’épreuve du géant allemand de l’énergie

L’augmentation constante des besoins en énergie va-t-elle réduire en cendres la châtaigneraie cévenole ? E.on, entreprise allemande, leader mondial dans la production et la distribution de l’énergie, a reçu autorisation et subvention du gouvernement français et de l’Union européenne pour reconvertir la centrale thermoélectrique (charbon) de Gardanne (13) en centrale à bois : « Dans le souci de préserver des emplois sur le site… »

Pour le seul Sud-Est, des projets similaires se mettent déjà en place à Brignoles (83) et à Tricastin (26). Avec des besoins de 800 000 à 1 million de tonnes par an, E.on-Gardanne ira chercher ses ressources forestières sur un rayon de 400 kms. Quand on connaît la fragilité de la forêt et des sols méditerranéens, et la faible densité forestière en Provence, on peut penser que l’essentiel de l’approvisionnement viendra des Cévennes (Ardèche, Gard, Lozère) et de son arbre emblématique : le châtaignier.

La châtaigneraie devenant la « Zone d’Approvisionnement Prioritaire »

Le châtaignier, l’arbre nourricier de dizaines de générations de Cévenols, mais aussi de leurs troupeaux ; le châtaignier, avec lequel fut construit leur maison, qui les chauffa et entretint leur clède, fut victime de la désertification rurale qui conduisit des arbres multi-centenaires aux usines de tanins ; aujourd’hui ne subsistent que quelques reliques de ces vieux « arbres à pain », mais ces générations passées fournissent encore des fruits pour de multiples usages (en frais, sec ou farine) et la régénération naturelle fournit piquets, poutres, planches et chaleur... Ce couvert forestier procure de multiples autres activités et ressources : balades, cueillettes, chasse et champignons. Et bien ce patrimoine, si utile, n’est plus au yeux des élus régionaux et des grosses entreprises de l’énergie qu’un minerai qu’il leur suffit de récolter pour faire de juteux profits. Il ne restera que les coupes rases envahies de ronciers, les sols mis à nu et détruits par les machines à exploiter le bois, et la nostalgie d’une Cévennes accueillante et nourricière. Allons-nous sous les nouveaux vocables « énergie renouvelable », « développement durable », revenir aux déforestations du 19eme siècle ? Avec ses conséquences désastreuses : dégradation des sols, inondations, désertification rurale...
L’approvisionnement industriel conduit à l’exploitation industrielle des forêts (machine à abattre, coupe rase, tracteur débardeur, grumier, réseau routier, comblement des ruisseaux, camions gros tonnage…) ; quand on connaît la fragilité de la montagne cévenole (terrasse, ruisseau, sol superficiel et peu stable...), le projet peut alarmer ses actuels usagers. En effet, ce projet remet en cause une gestion patrimoniale et paysanne de l’espace forestier. Il remet en cause toute tentative de rénovation et d’amélioration de la châtaigneraie traditionnelle (filière fruits ou production bois d’œuvre). Il condamne définitivement, par absence de sylviculture sélective permettant d’obtenir du bois de qualité, les scieries et artisans locaux (charpente, menuiserie, ébénisterie). Car en privilégiant le bois énergie à courte révolution, c’est tout un territoire que l’on transforme en désert vert inhospitalier. Quant au bilan énergétique et climatique, il est désastreux. Les Centrales thermiques à bois ont un bilan énergétique de 30%. Ce sont donc 70 % qui sont gaspillés dans l’atmosphère et les transports. De plus le bois n’est un moyen d’immobilisation du carbone qu’à condition d’être mis en œuvre (habitat, mobilier) sinon son incinération relâche évidemment le CO2. Face à ce monstrueux productivisme qui veut répondre à la frénétique consommation d’énergie par la destruction de nos espaces de vie, nous devons opposer une résistance sans concession. Car résister à ce modèle économique, c’est opposer une gestion durable de nos territoires : par une économie de subsistance qui maintient et valorise les ressources locales et savoir faire...
Les déchets des coupes de bois (les rémanents) doivent rester sur le sol pour le protéger et le nourrir, filtrer et maintenir l’eau, nourrir la micro-faune et flore qui constitue l’humus forestier.
Dans nos régions méditerranéennes, sujettes au dessèchement, aux pluies torrentielles ou aux incendies, le couvert forestier doit être maintenu, par des coupes successives, prélevant seulement ce qui correspond aux besoins (de l’écosystème ou de l’usage humain). Cette forêt paysanne, à production diversifiée (alimentation humaine et animale, bois d’œuvre, bois énergie) doit être gérée par les habitants eux-même comme un bien commun dont ils ont l’usage et la responsabilité.
Cette production doit favoriser un artisanat de proximité, soucieux de la durabilité et de la qualité des produits. En prenant conscience de la richesse héritée des générations passées, les populations de Cévennes doivent trouver de nouvelles formes d’organisation et de gestion de leur patrimoine commun, pour des valorisations partagées (association foncière, coopérative d’exploitation, Scop de transformation, régie publique locale pour la production d’énergie). La forêt cévenole comme celle du massif alpin, ne doit pas partir en fumée au bénéfice illusoire de quelques-uns et au détriment de la majorité de ceux qui y vivent. Avec le soutien des Collectifs contre les gaz de schiste, des associations d’habitants s’organisent en Cévennes. Les Amis de la Terre envisagent, par exemple, une rencontre nationale. Ici comme ailleurs la résistance commence…

Christian Sunt - Mouvement des objecteurs de croissance

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