Parution : 10 juin 2015
Emmanuel Todd : « Ce qui menace notre société est l’acceptation de l’inégalité, pas l’Islam »

Pour tenter de mieux comprendre ce qui s’est joué en janvier dernier et anticiper les répercussions que les attentats, la réaction du gouvernement et des médias peuvent avoir sur notre vie de tous les jours, nous versons au dossier le dernier livre d’Emmanuel Todd : Qui est Charlie ? Sociologie d’une crise religieuse, éd. Le Seuil, mai 2015. 

La présentation qui en est faite dans les grands médias ne permet pas, sauf rare exception, de comprendre ses nombreux apports. Ils réduisent cet essai, qui s’appuie sur un travail scientifique, à un brûlot et posent toujours à son auteur les mêmes questions : comment pouvez-vous dire ces horreurs sur les manifestants ? Alors vous n’êtes pas Charlie ?, etc. S’il n’aimait pas les thèmes traités par Charlie Hebdo (l’essentialisation des musulmans, le dénigrement des milieux populaires à travers l’image du « bof »), Todd est obligé de dire qu’il était l’ami de Bernard Maris, « un économiste doué d’une qualité trop rare : il était capable de changer d’avis ».
Tout cela est hors de propos. Le livre démontre qu’un État accaparé par les catégories sociales supérieures et la fine frange des classes moyennes supérieures maintient un choix économique (euro fort, libre-échange) qui défavorise la grande majorité de la population, et plus particulièrement la masse des jeunes. Cet édifice est rendu de plus en plus instable à mesure que les inégalités s’accroissent. Cette instabilité rend essentielles des opérations de contrôle idéologique à destination des professions intermédiaires, c’est-à-dire la frange inférieure de la classe moyenne, qui est la clé de la stabilité du pouvoir en France. Emmanuel Todd a raison d’étudier l’utilisation d’attentats atroces par les pouvoirs d’Etat et le développement dans les strates les plus privilégiées de notre société de l’islamophobie. Celle-ci divise les catégories populaires et soude les classes moyennes, indépendamment de leurs sensibilités politiques, contre un ennemi commun fantasmé. Il se révèle digne de la meilleure tradition intellectuelle en appelant à éviter toute nouvelle guerre de religion et en désignant le principal fauteur de trouble : un laïcisme intransigeant s’apparentant à une interdiction de la liberté de conscience, s’éloignant ainsi de la conception républicaine de la laïcité. De même, le lecteur pourra réfléchir à la thèse d’une revigoration de la doctrine républicaine de l’égalité par l’assimilation d’une partie de la culture venant de l’Islam !

Il ne s’agit pas pour autant de dire amen à tout ce qu’écrit Emmanuel Todd. D’abord, son analyse cartographique, outil auquel il recourt depuis quarante ans, est difficilement démontable pour ceux qui ne sont pas des hommes de l’art. De même que, si la logique de ses raisonnements de démographe se suit très bien, il faudrait que le lecteur ait une sacrée formation pour être en mesure de vraiment vérifier la validité de chaque étape. Ensuite, malgré son intérêt, le livre comporte quelques faiblesses : une petite agression injustifiée à l’égard de l’école de Pierre-Bourdieu. Il reste le plus grand sociologue critique français, plus de dix ans après sa mort. Il s’agit aussi de la sélection d’une citation, malheureusement exacte, de Robespierre, le présentant sous son jour le plus sanglant. Maximilien, le bien nommé, est aussi celui qui a lutté avec le plus de fougue contre les inégalités, aussi bien économiques que juridiques (égalité des noirs et des blancs, des catholiques et des juifs, des hommes et des femmes). Dommage de priver les Français de telles ressources pour leur émancipation.

Plus grave encore, à nos yeux, Emmanuel Todd prétend que l’antisémitisme se développe en banlieue. Il ne s’appuie que sur des faits divers sanglants et odieux pour avancer une telle affirmation qui se trouve être le viatique, jamais prouvé et si commode, des « théoriciens de l’échec de l’intégration », à savoir Eric Zemmour et Alain Finkielkraut, comme les désigne Todd avec justesse. Mais, ce dernier avoue avoir été totalement éprouvé par les assassinats récents de Français juifs. D’où peut-être sa confusion sur l’antisémitisme supposé des banlieues.

Emmanuel Todd n’est pas le provocateur que se plaisent à dépeindre les grands médias. « C’est à deux ans de la retraite que je me fais clouer au pilori de cette façon. Je vérifie à près d’un siècle d’écart l’analyse de mon grand-père Paul Nizan, Les chiens de garde. Il avait raison, le contrôle idéologique est un travail incessant de la part des institutions », confie ce chercheur qui a étudié l’histoire à la Sorbonne et la démographie à Cambridge. Issu d’une famille d’intellectuels, ses travaux valent le détour. A la fin des années 1970, il anticipe l’effondrement de l’URSS, à rebours des universitaires français alors les plus en vue. Puis, dans les années 1990, il prévoit l’horreur économique de Maastricht et ne cesse depuis de pourfendre, implacablement, l’euro fort et le libre-échange. A raison (voir son classique, parmi les classiques : L’Illusion économique, Gallimard, 1997). Il suit cette ligne avec son nouveau livre. [découvrez l’intégralité de cet entretien dans Golias Hebdo n° 387] :
http://golias-editions.fr/article5324.html

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